Genève, capitale des détectives privés

En quinze ans, le nombre de détectives privés enregistrés à Genève a plus que doublé. La ville présente un fort potentiel pour ce métier romanesque et très peu réglementé.

Ils se fondent dans le décor et observent tout. Conjoints volages, assurés fraudeurs ou employés menteurs, depuis la rue, les parcs ou les cafés. S’ils font bien leur travail, ils sont invisibles. Il y a pourtant un endroit où les détectives privés attirent l’attention: les statistiques du canton de Genève. En effet, le nombre de ces enquêteurs d’un type particulier est passé de 96 en l’an 2000, à 247 en avril 2015, selon les chiffres de la Police cantonale. Il a donc plus que doublé en quinze ans.

La cité de Calvin ne séduit d’ailleurs pas que les détectives locaux. Deux cabinets londoniens d’intelligence économique, Alaco, expert dans le service aux banques et sociétés de négoce, et K2 Intelligence, spécialisé entre autres sur l’Afrique, viennent de s’y implanter.

Comment expliquer cet engouement? «Genève est une ville particulière. Elle compte un grand nombre d’avocats, qui représentent autant de clients potentiels pour les détectives privés, dit Nicolas Bolle, secrétaire général adjoint du Département de la sécurité et de l’économie du canton de Genève. C’est aussi une ville internationale, avec un secteur tertiaire important et un niveau de vie relativement élevé, qui compte une clientèle peut-être plus encline à faire appel à un détective privé.» On se souvient par exemple de l’affaire Rybolovlev, le divorce le plus cher de l’histoire, qui avait vu s’affronter deux grands cabinets de détectives de la place, l’un pour répertorier l’ensemble du patrimoine de monsieur, l’autre pour suivre les allées et venues de madame.

Effet de mode

«L’explosion du marché tient probablement à des modifications économiques et sociologiques, estime pour sa part Philippe Meier, avocat et professeur de droit civil et de protection des données à l’Université de Lausanne. Genève comporte plusieurs sociétés dans le domaine financier ou les matières premières, qui pourraient être les cibles d’espionnage économique, tandis que certaines grandes fortunes personnelles qui y résident peuvent aussi intéresser des tiers.» Selon lui, la société actuelle a de plus en plus tendance à «recourir sans état d’âme à l’espionnage économique et à la surveillance individuelle. L’impunité des surveillances étatiques à large échelle, par exemple le scandale NSA, et la perte de confiance dans la sphère privée, ou la perte de sensibilité pour celle-ci, y sont certainement pour quelque chose.»

Filature, intelligence économique, contre-espionnage, contre-enquête, ou encore recherche de personnes disparues: le type de missions susceptibles d’être confiées à un détective a de quoi susciter des vocations. «Il y a aussi un effet de mode, qu’on peut mettre en lien avec les séries télévisées américaines comme ‘Les Experts’», estime pour sa part Christian Sideris, directeur et fondateur de CS Enquêtes à Genève.

Ouvert à tous

Le boom s’explique également par le fait qu’en Suisse, tout le monde peut devenir détective. Contrairement à la France, où la formation est réglementée et passe par l’université, aucune formation n’est obligatoire. Genève est le seul canton romand avec Neuchâtel qui exige une autorisation d’exercer pour les détectives privés. Obtenir sa carte relève de la formalité: un casier judiciaire vierge et un émolument de 500 francs en sont les principaux éléments. Dans les autres cantons rien n’est demandé. «On sort de prison le lundi, et le mardi on est détective», caricature Jo Georges, ancien policier et garde du corps qui a créé son agence de détectives à Sion en 1980. «Je me suis longtemps battu pour que la législation change. Est-ce qu’on peut s’autoproclamer constructeur de villa sans certificat de maçon? Non! Cela devrait être la même chose pour les détectives.»

Pour parer à ce problème et par passion pour son métier, le Valaisan a fondé en 1994 l’une des deux écoles de détectives privés qui existent actuellement en Suisse romande, l’Ecole professionnelle de détectives privés, à Sion. Il y forme entre 20 et 25 élèves chaque année, des hommes dans leur écrasante majorité. «Il n’y a pas de profil type, indique-t-il. Il s’agit de personnes de 20 à 62 ans, des maçons, des commerciaux, des employés de banques, d’anciens policiers… Beaucoup me disent qu’ils veulent sortir du train-train quotidien.» La formation coûte 4000 francs et dure cinq mois. Elle a lieu les lundis soirs et les samedis en journée, afin de pouvoir être suivie par les personnes en emploi. Elle débouche sur un diplôme privé (non reconnu) d’agent professionnel.

Le Genevois Christian Sideris planche lui aussi sur la création d’une école baptisée «Iceberg» et qui pourrait voir le jour dès l’automne prochain. L’enseignement devrait coûter entre 7000 et 10’000 francs. Un investissement de taille, mais, selon les spécialistes, les détectives qui n’ont suivi aucune formation ne parviennent que rarement à se maintenir sur le marché plus d’une année.

Rétribution variable

Quant au salaire, il fluctue au gré des mandats. L’heure de filature est facturée entre 80 et 150 francs de l’heure, tandis que des missions de recherche de personnes disparues ou de preuves peuvent faire l’objet d’un forfait. Certaines investigations sont facturées en fonction du résultat. «Une enquête peut coûter entre 500 et 30’000 francs», pointe Christian Sideris. Peut-on parler d’un métier lucratif? «Certains de mes collègues peinent à tourner tandis que d’autres gagnent bien leur vie. Parmi mes connaissances, un certain nombre enregistre un salaire entre 8000 et 12’000 francs par mois.» Lui-même indique gagner 8000 francs par mois.

Au fil des années, la nature des missions a beaucoup évolué. «Ce n’est plus du tout le métier que je pratiquais à mes débuts en 1980», témoigne Jo Georges. A cette époque les enquêtes sur les adultères constituaient 98% du travail. Elles n’en représentent aujourd’hui plus qu’un quart. Le reste se compose de renseignements commerciaux, d’audit ou de surveillance de personnes. Les demandes viennent d’entreprises, de privés ou encore d’avocats. «Ces quinze dernières années, les mandats provenant d’assurances ont été multipliés par trois.»

Les héritiers de Sherlock Holmes ont donc de beaux jours devant eux, à condition de garder à l’esprit que sur le terrain, la réalité n’est jamais aussi glamour que dans les séries, et que les enquêtes se résolvent rarement en 45 minutes.

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PORTRAITS

«Je préfère être le chasseur que le chassé»

La ligne est mauvaise. «Je suis sur le terrain, on est sur les dents! Une enquête qui nous occupe à 100% et qui est sur le point d’aboutir, souffle Christian Sideris, directeur et fondateur de CS Enquêtes. Rappelez-moi demain, peut-être que je pourrai vous parler.» C’est finalement un dimanche après-midi que l’on finit par rencontrer le Genevois à son bureau. «Ce métier demande énormément d’énergie, souligne-t-il. Il n’est pas possible de l’exercer sans être passionné.»

Autodidacte, le quadragénaire a créé son agence de détectives privés à Genève en 1996, après avoir travaillé dans la protection de personnalités. «Je n’aimais pas le jeu du chassé. Je préférais être le chasseur.» Sa PME compte, parmi ses employés, des anciens de la police genevoise et des services de renseignement suisses et étrangers.

La société se spécialise dans la filature, la surveillance et la localisation de personnes. L’équipe compte dans ses rangs un expert du camouflage urbain, ou l’art de se fondre dans la situation et de rester invisible pendant des jours. Un exemple? «Prenez une femme avec une poussette et un plâtre, qui bouquine sur le banc d’un parc. Personne ne va s’en méfier! Et pourtant, on aura peut-être installé une caméra dans le plâtre.» Ou alors cette camionnette de peintre, tellement banale, remplie de seaux, de pots de peinture et de pinceaux, pourtant truffée de caméras et capable de filmer à 360°.

Christian Sideris ne communique pas de chiffre d’affaires. Il indique que 15 à 20% de sa clientèle est constituée de privés. Les reste est composé d’entreprises, d’avocats ou de banques. Les demandes viennent à 60% de l’étranger, concernent plus le civil que le pénal, et n’ont souvent aucun lien avec la Suisse. «Des Israéliens font appel à nous pour organiser des filatures à Dubaï. Des Sud-Américains nous mandatent pour retrouver un fils dont ils n’ont plus eu de nouvelles depuis 25 ans.»

Comme dans la plupart des cabinets de détectives, chez CS Enquêtes les journées se suivent mais ne se ressemblent pas. «Il n’y a pas de journée typique. Cela peut aller d’un constat de domiciliation, à la recherche d’une personne disparue en Irlande, en passant par la filature d’un homme qui arrive à l’aéroport de Genève, et se terminer par un aller-retour en Valais pour photographier un chalet et voir si un nom apparaît sur la boîte aux lettres». Mais guère le temps d’en dire plus, «c’est l’heure, je dois repartir pour une filature», dit cet homme occupé.
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«Je suis un trompe-l’œil»

«Les gens me disent que j’ai l’air fragile, qu’ils me verraient plutôt infirmière que détective privée, s’amuse Tatiana Crettex. Je leur réponds que c’est mon atout, que je suis un trompe-l’œil.» La Genevoise d’adoption fait partie des nouveaux détectives venus étoffer la liste des professionnels du canton. Elle a lancé en indépendante son agence, CoDétective, basée à Plan-les-Ouates, en 2013.

Sa voie n’était pas toute tracée. Elle a travaillé comme comptable, puis dans la banque et l’immobilier, avant de devenir médiatrice professionnelle. «J’ai réalisé qu’aider les gens à résoudre leurs problèmes d’injustice me stimulait davantage que résoudre leurs conflits.» Elle a donc entamé en 2012 une formation de détective privé de huit mois par correspondance, suivie d’exercices sur le terrain. «A part les notions pénales, je n’avais aucune base», reconnaît-elle. A terme, elle compte se spécialiser dans la contre-enquête.

Pour l’heure, Tatiana Crettex exerce son nouveau métier à 50%, et garde un autre 50% dans l’immobilier. Elle espère prochainement se consacrer uniquement à l’investigation. Ses clients sont pour moitié des privés, pour moitié des avocats et des entreprises. «Mes premières enquêtes concernaient principalement des problèmes de couple, notamment de pères lésés après un divorce, raconte la pétillante quadragénaire. Mais j’ai également travaillé sur des vols d’œuvre d’art et des recherches de comptes en déshérence.» Elle a aussi été confrontée au cas d’une personne disparue, finalement réapparue d’elle-même. «J’étais contente pour mes clients, même si ce n’était pas bon pour le business. Dans ce métier il faut aimer les gens et souhaiter qu’ils retrouvent la paix.»

La forte concurrence à Genève ne l’inquiète pas. «Les compétences et les demandes sont très variées. Il y a de la place pour tout le monde.» Tatiana Crettex n’hésite pas à refuser les enquêtes si elle a le sentiment qu’elles sont motivées par la vengeance. De même, elle n’entre pas en matière si on lui demande un service contraire à la loi, comme l’installation d’un mouchard sur une voiture. «J’explique aux clients que les preuves obtenues illégalement ne sont pas recevables en justice. Avoir une bonne éthique est essentiel.»

Par Martine Brocard pour LARGEUR

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