Le système holistique, des enquêtes viables ?

Il y a autant de manières de résoudre une affaire qu’il y a d’enquêteur. Chacun a sa propre technique, acquise lors des cours en école de police, lors des mois de formations en tant que jeune enquêteur et enfin avec le poids des années d’expériences. Nous avons tous une approche différente d’aborder les affaires : en fonction de la nature de l’infraction, de la victime, de la personnalité de l’enquêteur et même en fonction du contexte socio-politique du moment.

Malgré tout, le déroulé reste très classique : une saisine de la part d’une victime, d’un juge ou d’un procureur, des auditions de témoins, des recherches de preuves ciblées en fonction des informations de bases et enfin l’audition de personnes mises en cause si l’enquête aboutie à quelque chose. Un bon enquêteur sait qu’il ne doit pas s’éparpiller et rester en concentrer sur son objectif, mais est ce qu’une approche holistique peut donner des résultats ?

Qu’est-ce que l’approche holistique ? Qu’est ce que le concept d’holisme et peut on l’appliquer à dans le cadre judiciaire ?

L’holisme est un néologisme forgé en 1926 par Jan Christian Smuts qui en donne la définition suivante : “La tendance dans la nature à constituer des ensembles qui sont supérieurs à la somme de leurs parties, au travers de l’évolution créatrice”. L’holisme se définit donc globalement par la pensée qui tend à expliquer un phénomène comme étant un ensemble indivisible, la simple somme de ses parties ne suffisant pas à le définir. Son sens lexical pur consiste à considérer les phénomènes comme des totalités.

L’idée de « synergie » évoque que le résultat d’une action collective est supérieur à la somme des résultats des actions des individus. Elle est évoquée quand plusieurs acteurs travaillant à un même but réussissent à obtenir mieux que ce qu’ils obtiendraient en œuvrant chacun de son côté. C’est le principe de “L’union fait la force”, que l’on retrouve déjà dans une fable d’Esope (620-564 av. JC): Les enfants désunis du laboureur.

L’holisme est déjà appliqué avec succès s dans plusieurs disciplines. En biologie, et dans l’étude des systèmes complexes, on parle d’« émergence » pour décrire une entité regroupant divers composants où l’on voit apparaître en son sein des propriétés ou des sous-systèmes qui ne figurent dans aucun des composants initiaux. En psychologie, la Gestalt-thérapie du psychiatre allemand Fritz Perls (1893-1970) défend qu’un individu doit être considéré comme un tout qu’il ne faut pas tenter de réduire à la somme de ses parties. En médecine, en chimie et en pharmacologie, on mentionne l’« effet cocktail » quand l’action combinée de plusieurs substances n’est pas le simple cumul des actions de chacune des substances. En sociologie, dans les systèmes humains par essence complexe, on explique les faits sociaux par d’autres faits sociaux où les individus ne sont que des vecteurs passifs. Les comportements sont socialement déterminés : le libre-arbitre n’est pas totalement éliminé mais statistiquement, ce qu’un individu ne fait pas, un autre le fera, donnant un résultat social identique.

Peut on appliquer ce phénomène dans le cadre d’une investigation ? Pour cela il faut se baser sur l’assertion que tous les événements sont inter-connectées. On s’éloigne de du concept aléatoire où les événements ne sont qu’une suite de faits sans relation les uns avec les autres. Une victime est obligatoire liée d’une manière ou d’un autre à l’auteur de l’infraction, et l’auteur qui pense avoir agit par hasard, a agit selon un grand schéma supérieur. Nous ne sommes pas ici pour prouver l’existence de schéma directeur supérieur. Mais tout enquêteur est familier avec les recoupements entre affaires. Il arrive régulièrement qu’au hasard d’une discussion entre collègues, en parlant d’affaires respectives, certains éléments apparaissent comme commun : des témoins, des lieux, un modus operandi. Il arrive alors régulièrement que plusieurs enquêtes séparées se retrouvent groupées dans le même dossier malgré des saisines bien différentes.

Le rituel du café matinal pris avec les collègues dans la salle de pause, n’est qu’un échange d’informations, volontaire ou non. On discute de dossiers sur les quels on n’a aucune piste, ou au contraire on est fier de parler d’une affaire qui avance particulièrement bien, et il arrive qu’un déclic se fasse dans l’esprit d’un autre OPJ suite à un détail sortis de contexte. Une unité judiciaire est la somme des enquêteurs la constitue. Et cette unité fonctionne comme un organisme : certain ont des spécialités, d’autres digèrent les enquêtes “banales”. Et pourtant personne n’est indispensable : au fils des mutations de service, les éléments changent et sont remplacés par d’autres : meilleurs ou moins bon, plus ou moins motivés, avec plus ou moins d’expérience.

L’enquête en tant que système ontologique :

Lorsque nous arrivons sur un lieu de commission de fait, nous observons en premier l’environnement, l’endroit ou se trouve le lieux du délit. Est ce à la campagne ? En ville ? Dans un quartier que l’on connaît ? Connait on des voisins ? Puis on se rapproche : une maison en particulier, un appartement, une entreprise, un local, puis une pièce puis un endroit précis de cette pièce : un coin, une fenêtre ou une porte. On peut continuer à se rapprocher encore plus : des traces de pesée sur une armature, un penne brisé, une empreinte sur une vitre. Puis à nouveau notre vision s’élargit, on recherche d’autres éléments, d’autres empreintes, d’autres traces d’effractions, d’autres corps du délit, on s’éloigne des lieux, on fait une enquête de voisinage, on cherche dans les archives l’historique judiciaire des lieux, des voisins, de la victime, des témoins. On effectue les PTS (opérations de police technique et scientifique), on auditionne la victime, on établis le corps du délit. On commence à rédiger les diverses pièces de la procédure : le transport, les constatations, les mesures prises, etc….. Chacun de ces actes ne veut rien dire s’il est pris individuellement, chaque pièce de la procédure seule ne sert à rien et ne peut faire tenir l’ensemble. Une liste d’objets volés ne sert à rien, un descriptif de lésions ne sert à rien. Mais un témoignage décrivant une voiture particulière, suivit d’un PV d’investigation de recherche asynchrone pour retrouver le propriétaire d’une immatriculation partielle, suivis d’un vérification au fichier des antécédents judiciaire va avoir un sens, un but.

La police et la gendarmerie fonctionnent de manière différente. En police, un agent va intervenir pour constater une agression ou faire cesser un délit et faire un rapport, un autre agent va prendre l’audition de la victime, un autre agent ou officier va procéder à l’enquête, ainsi de suite. Chaque agent n’a qu’une vision partielle de l’enquête à laquelle il apporte un élément. Le système gendarmique est ontologique : chaque enquêteur est responsable de ses dossiers dans sa globalité: de la saisine (plainte ou demande du procureur/juge), aux auditions, aux investigations, aux gardes à vue, jusqu’à la présentation devant un procureur ou un juge voir même le transport jusqu’à la prison. Les deux systèmes ont leurs avantages ainsi que leurs inconvénients. Que ce passe t il lorsque le gendarme en charge d’une enquête est en vacances lorsqu’un événement majeur vient se rajouter ? Que se passe t il lorsqu’un agent de police sur le terrain juge un détail sans importance et ne le note pas dans son rapport alors que l’enquêteur suivant a besoin de ce détail pour faire avancer l’enquête ?

Tout enquêteur sait qu’il doit revenir aux bases lorsqu’il atteint un point mort, lorsqu’on a suivit une piste sans issue, on revient toujours aux éléments premiers de l’enquête : les constatations, les PTS, les auditions. La solution se trouve toujours dans les éléments mis a disposition pour peut que l’on sache où les chercher. On parle souvent dans le milieu de chaîne: les pièces sont liées en entre elles comme une chaîne, un maillon tenant le suivant et reposant sur le précédant, mais un bon enquêteur sait qu’un affaire est comme une corde : composée de plusieurs fils ténus, elle les tisse ensemble, leur donne une direction et l’ensemble de ces fils est plus résistant que la somme de leur résistance individuelle. Nous revenons donc à la notion d’holisme.

Il ne faut pas non plus rapprocher l’holisme à l’éventualité. Lors d‘enquêtes il me semblait que les pièces s’imbriquaient toutes seules, que les éléments de preuve venaient à moi sans avoir à les chercher, comment si l’enquête avait sa propre éventualité, sa propre finalité. Des personnes se présentaient spontanément pour donner des informations sur un dossier en cours. Certains, moi-même y compris, considérait cela comme de la chance. Inouïe, mais de la chance. L’une de ces enquêtes m’a permis d’identifier et interpeler un mis en cause moins d’une heure après que la victime d’agression sexuelle dépose plainte. La victime ne connaissait pas son agresseur, n’avait que peu d’élément d’identification, une plaque d’immatriculation partielle et erronée, juste une forme et une couleur de véhicule sans certitude. Il n’y a avait pas de témoin, juste le récit de la victime qui avait eu le réflexe de jeter une pierre sur le véhicule de l’auteur. Malgré tout, une heure plus tard ce dernier était en garde à vue devant moi. Comment ? J’ai pensé que c’était de la chance, mais lorsque mon commandant de compagnie m’a reçu pour me féliciter pour la promptitude et le succès de mon travail, il m’a dit cette phrase : « La chance n’existe pas dans notre métier. On créé chacun notre chance par les mesures que l’on prend » La chance se cultive, on peut l’appeler l’intuition du vieux brigadier ou le 6emesens, mais au final ce n’est qu’une forme de compréhension subconsciente de l’holisme de la situation.

Par Thierry Cervetti

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